(Décryptage du langage du Président de l'ANDRA, Yves Le Bars, dans l'interview accordée au Monde du 05/04/2000)
La nécessité de trouver des solutions de stockage (et non de simple entreposage, provisoire par définition) découle des faits mêmes et de la nécessité politique de plus en plus urgente pour nos gouvernants, qui veulent continuer dans le nucléaire, de montrer que celui-ci est capable de faire place propre derrière lui. En fait ce ne sera jamais bien sûr qu'un semblant de place propre, quelles que soient les solutions adoptées, mais il y en a de pires que d'autres. Le renouvellement du parc des centrales, idée déjà bien compromise (voir mail parallèle) est même inconcevable dans l'état actuel de l'opinion, si on ne peut pas au moins faire comme si on avait trouvé une solution pour le stockage.
Stockage de quoi? Pas seulement des déchets issus du retraitement mais aussi stockage dit direct des combustibles usés qu'on a bien dû se résoudre à ne plus retraiter, combustibles Mox en particulier : voir ce que dit au Monde le président de l'ANDRA qui distingue <<déchets vitrifiés>> <de catégorie C, Ndlr>, <<déchets technologiques>> <de catégorie B> <<et puis, selon les choix faits en matière de retraitement, plus ou moins de combustibles usés>>. Parmi eux, ces <<déchets Mox (mélange d'uranium et de plutonium)>> dont il est question au-dessus comme de <<déchets à puissance thermique élevée>>, et qui font dire à l'ANDRA que <<Le granite présente des avantages de ce point de vue, il évacue mieux la chaleur>> (en oubliant de relever une autre particularité des combustibles Mox - qui explique pourtant ce dégagement thermique particulier - à savoir la présence au départ comme à la fin, avec certains isotopes qui se retrouvent particulièrement dans ce type de combustibles usés.
Remarquons qu'on passe ici sous silence une grande question (pourtant posée par le rapport détruit de MM. Mandil et Vesseron) , à savoir "Une quantité notable de plutonium est-elle admissible en stockage géologique ?"
Remarquons aussi qu'on commence à jouer sur les spécificités des conditions de stockage selon qu'on serait en site granitique ou argileux, en avançant que le granite conviendrait mieux aux combustibles usés mis en stockage direct. Parallèlement, mais toujours dans le même sens des spécificités qui pourraient être celles d'un site dans le granite, le même Y. Le Bars nous dit <<Sur les quinze sites , un seul accueillera le laboratoire, dans un cadre de recherche large, et peut-être que l'on se contentera d'y faire un entreposage (sic!) de tel ou tel type (resic!)>>. Et comme Le Monde veut faire expliquer cette expression ambiguë en posant la question <<Ce deuxième site pourrait donc être un laboratoire d'étude non pas pour l'enfouissement profond, mais pour le stockage en surface ou en "subsurface"? Y. Le Bars se met à jouer d'autres ambiguïtés portant cette fois sur la notion de profondeur (mais reposant toujours sur la distinction argile-granite) : <<Non. la loi spécifie un site de recherche sur l'enfouissement profond. Mais le fait d'avoir retenu un granite affleurant (note) donne à la définition de "profond" une marge plus souple que quand on cherche une couche d'argile qui est entre 400 et 550 m. Le profond peut démarrer à 50 m."
Pas besoin d'être un spécialiste de l'analyse du fonctionnement du discours pour voir qu'il y a là une tentative d'effacement des frontières entre diverses notions habituellement bien distinguées, avec en plus la constante de l'opposition granite-argile. Bref l'ennemi est en train d'essayer de tendre un nouveau piège. En fait, ce n'est qu'un nouvel habillage du piège dans lequel est déjà tombée à pieds joints notre brillante ministre de l'Environnement en parlant d''étude du "stockage en profondeur REVERSIBLE" (sic!) quand elle a signé le décret autorisant la création du laboratoire de Bure. La tactique gouvernementale était alors inspirée des "réflexions sur la réversibilité des stockages" que lui avait remises la CNE et où il était question d'"entreposage en profondeur convertible en stockage (stockage en profondeur réversible)". Bien sûr, on omet la précision qui vient quelques lignes après ("Dans cette solution, la durée de la réversibilité, et donc le délai de décision, ne saurait se prolonger trop longtemps") et qui montre que c'est une véritable escroquerie intellectuelle que de parler de "stockage en profondeur réversible" pour ce qui correspond en fait à un "stockage géologique provisoirement réversible" (Ce provisoire reposant sur une période de réversibilité initiale, obligatoire pendant la phase de remplissage du site et éventuellement reconductible, avec cette "précision" : <<le délai de la décision cruciale doit être assez long, mais limité à quelques décennies>>.
Une différence toutefois avec les propositions de la CNE : pour les combustibles usés, la CNE proposait un entreposage de longue durée certes mais de caractère a priori provisoire, comme le nom "entreposage" l'indique (<<S'agissant de ces combustibles usés dont le statut et le destin final ne sont pas identiques, cet entreposage d'attente est par définition réversible, puisqu'il réserve toujours la possibilité d'un retraitement. Il n'y a pas de contraintes techniques particulières limitant la durée qui peut aller jusqu'à plusieurs décennies>>). Mais, comme au-delà (si ces combustibles n'ont pas effectivement repris le statut de <<matières à valoriser>>), ils relèvent aussi d'une solution de STOCKAGE, l'ANDRA rêve en fait de leur étendre d'emblée la solution de "l'entreposage en profondeur convertible en stockage", et c'est ce qui se cache sous son expression d'<<entreposage de tel ou tel type>> qui devient ailleurs "site de stockage" et qui n'en continuerait pas moins, selon l'ANDRA, à répondre à la définition de l'<<enfouissement profond>>, à ceci près que <<le fait d'avoir retenu un granite affleurant donne à la définition de "profond" une marge plus souple>>.
C'est sûr que cela peut paraître obscur, mais c'est le résultat même de la volonté de l'ANDRA de cultiver l'ambiguïté. C'est pourquoi, avant de voir comment elle va certainement utiliser cela pour mettre en opposition "site argileux"/"site granitique", il faut revenir à ce qui, dans leur définition même, oppose les concepts d'entreposage et de stockage d'une part, de surface (ou subsurface) et profondeur d'autre part.
Entre profondeur et surface (ou subsurface), il y a une opposition qui ne dépend pas de telle ou telle épaisseur des couches géologiques séparant éventuellement l'emplacement des déchets de la surface. La véritable différence tient comme dit la CNE, au fait que <<en ... surface ou subsurface <peu importe ici qu'il s'agisse d'entreposage ou de stockage, NDLR>, la barrière géologique n'a plus de rôle, si ce n'est d'offrir dans le cas de la subsurface un matériau peu coûteux pour parer aux intrusions humaines, chutes d'avion, voire séismes : les formations géologiques jouent alors le rôle de "béton gratuit". Le confinement est uniquement assuré par le conteneur qui doit être de haute qualité.">>.
Autrement dit, si on veut prolonger cette situation au-delà d'un certain temps (en particulier si on utilise cette solution, comme nous le demandons, jusqu'à ce qu'on en trouve une meilleure sans qu'on puisse savoir si on la trouvera et quand), il faut assurer une accessibilité et une récupérabilité permanentes des "colis" pour reconditionnement éventuel ou reprise en cas de meilleure solution trouvée. Inversement, comme dit encore la CNE. <<En profondeur, la barrière géologique joue un role spécifique autour du stockage supposé réversible pendant sa phase d'exploitation (50 à 70 ans) et irréversible après la fermeture définitive" (on retrouve là la réversibilité purement provisoire de son fameux "entreposage en profondeur convertible en stockage").
En fait "profondeur" et "(sub) surface" opposent deux formes de gestion, dont l'une insiste sur la notion de "profondeur" pour la bonne raison qu'elle prétend faire jouer aux couches intermédiaires le rôle d'une barrière géologique (vis-à-vis des déchets, et non simplement de l'extérieur !)
Entre "entreposage" et "stockage", il y a une simple question de durée, l'entreposage se voulant, comme son nom l'indique, provisoire tandis que le stockage se veut une solution définitive ou du moins à terme indéfini, comme notre "stockage en subsurface", et ce pour les raisons indiquées.
Comme l'Andra, d'après sa description, compte sur la barrière géologique du granite, les combustibles usés auxquels elle songe de façon privilégiée pour ce type de site seront à considérer comme "en profondeur" même si, comme elle dit , "le profond peut démarrer à 50 m". Mais, dès que la période de réversibilité provisoire (forcée même en phase d'exploitation) sera terminée, on procèdera par nécessité, pour essayer d'éviter toute venue d'eau, à un colmatage absolu avec scellement des puits et galeries. La CNE distingue ainsi une phase "Après scellement" puis ajoute :
"A plus long terme, et, en particulier, si l'intégrité de confinement des colis n'est plus garantie, le terme de réversibilité perd son sens propre".
On sera donc dans une situation d'irréversibilité caractéristique du stockage en profondeur, pour des raisons techniques incontournables tenant au principe même de ce stockage, même si on est passé un moment par une phase où on pourrait parler de "stockage en profondeur <très provisoirement> réversible" et où on oubliera bien sûr le "très provisoirement".
Comme a dit Christian Pierret en venant donner le coup d'envoi au laboratoire de Bure dans un discours retranscrit par la Préfecture de la Meuse : " La réversibilité est donc un moyen d'établir pendant plusieurs dizaines d'années, 50 je ne sais pas, plusieurs dizaines d'années, la crédibilité de solutions techniques retenues pour un stockage et d'emporter la confiance du public" vu que "la réversibilité était un élément décisif de la confiance des populations concernées"
<et a surtout servi de bonne excuse à tous les élus et ministres complices, ndlr>
Voyons maintenant comment va procéder l'ANDRA:
Aux gens du site-est (Bure), elle va expliquer que de toute façon, si un centre de stockage en profondeur devait se créer derrière le labo, ce ne serait que pour les déchets les moins dangereux, les autres (les combustibles usés, et <<éventuellement les colis de verre (déchets C)>> comme dit la CNE, relevant d'un autre traitement, parce qu'ils sont <<très fortement radioactifs>> et <<renferment des substances potentiellement valorisables, ou transmutables (actinides mineurs, produits de fission à vie longue)>> (toutes expressions tirées aussi de la CNE). C'est le thème de propagande connu de "la remontée des déchets C"
Aux gens du site granitique, on expliquera que le granite convient mieux aux combustibles usés, à cause du dégagement thermique (et on dira éventuellement la même chose pour les déchets C, qui produisent aussi beaucoup de chaleur). Mais on ajoutera que même si ces déchets sont dangereux, ils ne seront là qu'en situation d'entreposage, pour le cas où il apparaîtrait qu'ils sont valorisables ou transmutables (voir au-dessus), que donc on sera en situation de "stockage géologique réversible". C'est cette fois le thème de propagande de la "réversibilité" ; et on s'appuiera pour le développer sur le fait qu'on n'enfouira pas très profond les déchets (sous-entendu contrairement à ce qu'on fera sur le site Meusien, dont on fera croire que c'est lui qui est prévu pour le stockage en profondeur).
Stockage de quoi, on ne le précisera pas, pas plus aux gens du site granitique qu'aux gens de Meuse, en prétextant au besoin que le stockage définitif n'est de toute façon pas encore à l'ordre du jour.
Ainsi, tant qu'on en sera au "labo", chacun pourra croire que les déchets les plus dangereux se retrouveront tôt ou tard chez les autres. Et lorsque viendra l'heure de vérité, on expliquera à ceux chez qui se retrouveront finalement ces déchets les plus dangereux que cela vient de ce que les autres n'en ont pas voulu, histoire de dresser un site contre l'autre.
Quand un M. Le Bars dit du site granitique "peut-être que l'on se contentera d'y faire un entreposage de tel ou tel type", l'inexactitude des mots ("entreposage") ou leur flou ("de tel ou tel type") ne doit rien au hasard, surtout quand cela correspond à la façon qu'a la CNE de jongler avec les mots en parlant d'un "entreposage en profondeur convertible en stockage" dit aussi "stockage géologique réversible" (sans préciser bien sûr "très provisoirement" !).
Notre expérience en Meuse prouve qu'il n'y a jamais rien d'innocent dans le langage de l'ANDRA et des nucléocrates en général. C'est pourquoi il faudra aussi veiller à ce que le site dit "d'entreposage en subsurface" du Gard ne devienne pas un "site d'entreposage en profondeur convertible en stockage", avec profondeur simplement réduite, éventualité d'autant moins exclue que, pour tout ce qui est simple entreposage, nous avons toujours demandé des sites d'entreposage décentralisés alors qu'on s'oriente là vers un site centralisé.
En tout cas, le stockage (pas l'entreposage) en subsurface que nous demandons est réversible par définition parce que fondé sur une sécurité active liée à une présence humaine, et cela pour une période de temps indéterminée ; mais il est par là-même beaucoup plus cher que le pur et simple enfouissement. Le nucléaire y perdrait à jamais tout espoir - déjà illusoire - de "compétitivité" et c'est pourquoi les nucléocrates n'en veulent pas et sont plutôt prêts à sacrifier les générations futures.
Il se confirme que l'ANDRA pourrait présenter un site granitique comme un site particulièrement adapté à un (pseudo)-"stockage géologique réversible" (sic !!!, comme dit la CNE", présenté comme un "entreposage" (resic!!! : comme dit le président de l'Andra dans le Monde du 5 avril) particulièrement destiné au "stockage en l'état des combustibles irradiés". Voyez, y compris pour cette dernière expression, les considérations dont la CNE assortissait ses réticences sur le site granitique primitivement pressenti à La Chapelle-Bâton dansla Vienne :
"La Commission est cependant consciente que les formations granitiques peuvent constituer une alternative valable au stockage dans les milieux argileux : si un site dans le granite n'était pas retenu en France pour y construire un laboratoire souterrain, cela impliquerait que seules les roches argileuses seraient dorénavant étudiées. La Commission recommande que les conséquences d'un éventuel abandon du site granitique soient évaluées au regard des stratégies qui seront retenues (STOCKAGE EN L'ETAT DES COMBUSTIBLES IRRADIES, réversibilité à 50 ou 100 ans..). Certaines difficultés pourraient être levées si le granite était affleurant en surface"
(Ndlr : comme c'estbizarre, même là on retrouve le discours de l'ANDRA !) ...
Le site de l'Est vous recommande fortement de dénoncer immédiatement toute tentative de ceux quiinvoqueraient un stockage géologique réversible (absurdité dénoncée dans le texte ci-dessus) ou encore se contenteraient de dénoncer le "stockage géologique irréversible" (ce qui revient au même puisque cela implique qu'on peut concevoir un stockage géologique réversible)!
"Ni ici, ni ailleurs, mais autrement ! Regardons-les en face : stockons-les en (sub)surface !"
Autre confirmation donnée par ce texte du leurre de la réversibilité du stockage géologique : l'expression "réversibilité à 50 ans ou 100 ans", qui prouve que la réversibilité avancée n'est que provisoire, comme l'expliquait là encore le texte ci-dessus !
Attention, pièges à cons !