BURE : STOP ! Déchets nucléaires, ne pas enfouir !
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Libération 15/10/2013 : débat public et ministres en colère

REVUE DE PRESSE


Courrier Collectif BURESTOP 55 - 16 octobre 2013

à M.M. Robert Badinter,
Jean-Pierre Chevènement,
Alain Juppé,
Michel Rocard

La science travaille-t-elle vraiment pour le bien-être des citoyens, la préservation de la planète, la pérennité de l’humanité ?

Messieurs les ministres,

Nous avons lu avec intérêt votre tribune dans le journal Libération du 15 /10/2013, intitulée « La France a besoin de scientifiques ».
Vous déplorez que le débat public sur le projet Cigéo, enfouissement de déchets nucléaires à BURE (Meuse/Haute-Marne) soit impossible à tenir.
Un « désamour » croissant entre sciences et société vous soucie.
Un débat public qui se passe mal et vous voyez derrière une poignée d’agitateurs, des « minorités bruyantes », voire violentes et un rejet aveugle de la science et de ses acteurs..

Vous déclarez cela, de vos sièges d’élus et d’anciens ministres sans être venus voir ce qui se passe ici, aux alentours de Bure, pour comprendre le rejet de ce soi-disant débat public, qui habille de lambeaux de démocratie un problème de société explosif.

Qui peut croire un instant -une fois informé aux bonnes sources-, que les sciences dont vous prenez la défense vont pouvoir résoudre ce problème irrésolvable. Depuis 50 ans, l’homme tripote les atomes et fabrique des tonnes de déchets nucléaires multiples, d’une complexité telle qu’il ne saura jamais les gérer correctement.
Ce que proposent la majorité des scientifiques pour ces déchets (HA-MAVL*) se borne à creuser et les mettre sous terre et attendre que leur extrême nocivité décroisse, sur des milliers/millions d’années. Tout en sachant qu’un jour plus ou moins proche, la radioactivité s’échappera et contaminera tout au passage.

Nous sommes confrontés ici à Bure, à un discours technique -creuser, analyser l’argile, bétonner et tout ira bien- certes brillant mais invérifiable, de la part de l’Andra et de ses experts.
Nous avons du mal à croire leurs certitudes, leurs affirmations sans preuves « qu’il n’y aura pas d’impact radiologique avant 100 000 ans », par exemple et que l’argile à Bure est sèche et impeccable et se comportera comme le coffre-fort infaillible vendu sur le papier. Ou encore qu’aucun seïsme destructeur ne passera par là. Ou encore que les galeries construites par l’homme résisteront aux pressions souterraines sur des milliers d’années.

Outre le fait que l’Andra travaille sans véritable contre-expertise, nous doutons. Est-elle là pour résoudre le problème de façon acceptable pour nous et nos descendants ? Non, elle est missionnée pour annexer vite fait et à tout prix des hectares de bonne terre pour y enfouir ces millions de tonnes de déchets nucléaires à hauts risques, tache de plus en plus voyante sur la blancheur de la filière nucléaire...
A Bure se joue l’avenir d’une industrie toute-puissante, assortie d’intérêts financiers massifs. Elle a besoin d’escamoter « l’impasse déchets radioactifs ». Les scientifiques dont vous prenez la défense travaillent-ils pour le bien de l’humanité alors même que leurs travaux sont connectés à des enjeux économiques et financiers et colossaux à court terme ? Cigéo/Bure en est la parfaite démonstration : enfouir quoiqu’il en coûtera, dès 2020, même si de nombreux risques sont parfaitement connus, prévisibles et sans solutions.

Avant de vous offusquer « sur l’évolution inquiétante des relation entre société française et sciences et techniques », creusez un peu, allez sur le terrain, cherchez à comprendre sans condamner d’office.
Faites venir vos attachés et collaborateurs, nous les attendons ; nous avons accumulé depuis près de 20 ans, beaucoup, trop d’éléments qui nous font douter fondamentalement de la pertinence de ce projet Cigéo/Bure. Pourquoi les habitants -que vous réduisez si peu élégamment à une minorité sans discernement- ne croient-ils pas à cette machine à rêves qu’est le débat public ?
Leurs multiples manifestations, demande de référendums, tentatives de défense juridique sont restés sans effets et sans réponse de la part de leurs élus locaux, juges, députés ou ministres successifs. Peser aujourd’hui sur les décisions ne passe certainement pas par ce pseudo rendez-vous, juste bon à conforter un futur chantier Cigéo.
A Bure se joue l’avenir entier d’une région et de générations qui vont devoir vivre avec deux transports nucléaires par semaine pendant 100 ans à leur porte ; un gigantesque dépôt atomique temporaire en plein champs ; la menace quotidienne de contamination radioactive sournoise ou d’un accident nucléaire souterrain ; la dévaluation de leur biens, de leur patrimoine, de leur production agricole, de leur image ; la désertification ; une mutation profonde de leur destinée...

Et vous « appelez solennellement médias et femmes et hommes politiques à exiger que les débats puissent avoir lieu sans entrave par des minorités bruyantes, voire violentes » ?
Croyez-vous sérieusement que la docilité se décrète lorsque les citoyens se sentent manipulés, floués, dépossédés de leur droit de choisir ? Que les médias ont un tel pouvoir, sinon informer en temps réel, même si la revue de presse du débat public Cigéo jusqu’alors n’est pas du tout à l’avantage de celui-ci ?

Vous exigez, nous exigeons nous aussi, que cessent :

  • le déversement de millions d’euros immoraux et corrupteurs dans nos petites communes, nos collectivités depuis 20 ans,
  • le chantage au développement local, illusoire ; les promesses d’emploi, dérisoires,
  • le non-respect des habitants qui n’ont jamais été consultés,
  • les campagnes d’information mensongères et unilatérales, notamment auprès des structures scolaires, qui banalisent l’atome,
  • les travaux de l’Andra, en attendant que le problème complexe des déchets nucléaires soit posé, mais autrement.

Aucun gouvernement n’a jamais osé stopper l’accumulation insensée de ces poisons, ni remettre cause leur production, et pourtant la première urgence est là.
Nous exigeons qu’enfin la problématique « déchets nucléaires » soit traitée non plus de façon parcellaire mais posée globalement à la société.

Ce que met en évidence ce débat public en 2013, c’est une fracture de société tout aussi préoccupante que le blocage scientifique que vous déplorez.

Si nous sommes arrivés à ce point de blocage, de non retour, c’est de votre fait, hommes politiques et décideurs de politiques, pas des scientifiques à votre service.

Votre tribune oppose brutalement l’expression citoyenne contre l’expression scientifique. Mais elle est de quel côté la violence que vous évoquez ?
Vos concitoyens ont un avis et l’expriment -un comble- sur d’autres sujets tout aussi dangereux, OGM, nanotechnologies, téléphone portable ou gaz de schistes ?
Retenez bien ça : sur des sujets aussi essentiels, aussi inquiétants pour l’homme et son environnement, les débats publics conçus comme antichambres de décisions déjà prises ne font plus illusion !

Nous concluerons en paraphrasant la fin de votre tribune.

Il est indispensable que les citoyens puissent d’exprimer et être écoutés dans leur dimension humaine, quotidienne, légitime. L’existence même de la démocratie est menacée si elle n’est plus capable d’entendre le bon sens citoyen, la pensée concrète, même contraires à la pensée libérale et au diktats financiers sans conscience trop souvent liés aux sphères politiques.

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TRIBUNE
PAR UN COLLECTIF DE CHERCHEURS - LIBERATION - 29 OCTOBRE 2013

Innovation scientifique : la parole aux citoyens !
OMG, nucléaire, gaz de schistes : un collectif de chercheurs prône un contrôle de la société sur les développements scientifiques et techniques.

Dans une tribune récente, intitulée « La France a besoin de scientifiques techniciens », quatre personnalités politiques (Robert Badinter, Jean-Pierre Chevènement, Alain Juppé et Michel Rocard) s’inquiètent de l’évolution des relations de la société française avec les « sciences et techniques ». Un collectif de chercheurs lui répond.

Ce texte très bref [cosigné par Robert Badinter, Jean-Pierre Chevènement, Alain Juppé et Michel Rocard] aborde deux thèmes importants. Le premier concerne le développement de l’innovation dans des domaines controversés (OGM, ondes électromagnétiques, nanotechnologies, nucléaire, gaz de schistes). On comprend bien que les auteurs admettent mal la critique du développement de ces techniques – qui s’est pourtant dans plusieurs cas avérée judicieuse – et font l’apologie du scientifique traitant de ces questions « non idéologiquement », ce qui sous-entend que les critiques sont, elles, idéologiques. Et pourtant, plus d’un siècle de développement scientifique et technique nous a montré que si ce développement a permis dans certains domaines d’améliorer les conditions de vie des hommes et l’environnement, l’inverse s’est malheureusement manifesté largement dans de nombreux domaines (biodiversité, climat, pollutions atmosphériques et marines, accidents technologiques...). La nécessité du contrôle de la société sur ces développements est aujourd’hui une évidence.

Cela nous conduit au deuxième thème : le débat citoyen sur des projets de grande ampleur. Pour illustrer leur propos, les auteurs prennent pour exemple l’incapacité dans laquelle se trouve aujourd’hui la Commission nationale du débat public (CNDP), de mener à bien le débat prévu par la loi sur l’enfouissement des déchets nucléaires à Bure, le projet CIGEO. Incapacité que nous regrettons tout autant qu’eux puisque nous sommes impliqués en tant qu’experts et scientifiques dans ce débat à la demande expresse des pouvoirs publics. Nous avons accepté et assumé cette responsabilité, tout en soulignant les limites de ce qui jusqu’ici a constitué une phase d’information contradictoire via des vidéos en ligne mais en aucune façon un débat avec les publics concernés permettant de recueillir leurs avis et leurs désirs. Nous avons jugé que, malgré les difficultés, la CNDP pouvait être un instrument du débat citoyen, à condition que les autorités décisionnelles en tiennent compte.
Plutôt que de stigmatiser des « minorités » refusant et empêchant le débat en séances publiques qui « spéculeraient sur la faiblesse des pouvoirs publics et des élus », il serait peut-être plus judicieux et utile d’essayer de comprendre les raisons qui les conduisent à ces réactions.

La loi de 1991 sur les déchets avait prévu plusieurs dispositions dont la recherche de trois sites de laboratoires souterrains susceptibles d’accueillir ces déchets. Très vite les pouvoirs publics ont réduit leur ambition à un seul site, dans l’argile à Bure, et progressivement fait entendre que c’était le meilleur, puisque c’était le seul ! Quatorze ans plus tard, la CNDP organisait un débat public sur la question des déchets nucléaires pour éclairer les choix parlementaires d’une future loi. Ce débat citoyen, conduit de l’avis de tous de façon exemplaire, y compris au niveau local, faisait en particulier émerger un concept entièrement nouveau, celui d’« entreposage pérenne ». Il s’agissait d’entreposer les déchets en question de façon pérenne dans des conditions qui autorisent leur examen périodique, par exemple tous les 30 ou 50 ans, la remise en état de leurs emballages de protection, leur recyclage éventuel si des progrès technologiques le permettaient : cette stratégie s’appuyant plus sur la confiance dans la société et le progrès technique que dans la géologie a rencontré l’approbation d’une majorité des citoyens participant au débat.
Mais, sous la triple pression d’ingénieurs enfermés dans leurs certitudes techniques, d’une industrie nucléaire et de pouvoirs publics anxieux d’en finir avec l’incertitude sur l’avenir des déchets nucléaires, la loi de 2006 qui a suivi ce débat n’a pas tenu compte des apports originaux de ce débat.
Non seulement les riverains apprenaient que le site de Bure, doté jusque-là d’un « laboratoire de recherche » par les pouvoirs publics devenait sans débat le site officiel futur d’enfouissement des déchets, contrairement à tous les engagements pris, mais la notion d’entreposage pérenne disparaissait totalement au profit d’une « réversibilité pour 100 ans » dont le contenu s’avérait pour le moins flou, voire cosmétique. Ajoutons qu’une expérience passée, déjà dans le domaine du nucléaire, a beaucoup joué pour expliquer les réticences actuelles : en 2006, la CNDP lançait un débat sur l’opportunité de construire un EPR de Flamanville, alors que la décision était déjà prise par le gouvernement.

C’est dans ce contexte de frustration que la CNDP décidait conformément à la loi de procéder à un débat sur le projet d’enfouissement des déchets de Bure, le projet CIGEO. Pas question d’autres solutions. Pas question non plus d’attendre les deux ou trois mois nécessaires pour profiter des conclusions du débat national sur la transition énergétique lancé par le Président de la République pour mener ce débat en pleine connaissance de cause. L’urgence d’une décision s’imposait pour une installation qui devrait ouvrir ses portes en 2025 et fermer définitivement en 2130. Comment s’étonner alors de voir un certain nombre de nos concitoyens se rebeller devant ce qu’ils considéraient comme un piège.
Regretter l’absence de débat démocratique ne suffit pas. Encore faut-il en créer les conditions, en ne soumettant pas les citoyens à des faits accomplis, en reconnaissant à sa juste valeur l’intelligence collective.

Exiger comme le proclament les auteurs de cette tribune que « les débats publics vraiment ouverts et contradictoires puissent avoir lieu sans être entravés par des minorités bruyantes et, parfois provocantes, voire violentes » sans songer un instant à s’interroger sur les conditions préalables à la sérénité de ces débats, c’est choisir la stigmatisation hâtive d’une nébuleuse d’opposants et justifier d’avance l’usage de la force, comme méthode d’exercice de la démocratie. Il est vrai que « l’existence même de la démocratie est menacée si elle n’est plus capable d’entendre des expertises, même contraires à la pensée dominante » comme l’affirment nos auteurs, en insistant significativement sur le « même contraires » pour montrer leur largeur d’esprit.
Mais il est surtout vrai que l’exercice de la démocratie impose que les attendus, le calendrier et le périmètre même des débats ne soient pas déjà complètement ficelés, imposés par la puissance publique et les lobbies, comme c’est trop souvent le cas dans notre pays.

Signataires :
Jean-Marie Brom, docteur ès Sciences en physique, Directeur de Recherches au CNRS, ancien membre du Comité de Surveillance de la Centrale Nucléaire de Fessenheim ; Benjamin Dessus, ancien directeur de programmes interdisciplinaires au CNRS, président de Global Chance ; Bernard Laponche, docteur ès sciences en physique, ancien directeur général de l’Agence française pour la maîtrise de l’énergie ; Monique Sené, chercheur honoraire CNRS, docteur ès sciences en physique, présidente du GSIEN ; Raymond Sené, chercheur honoraire CNRS en physique nucléaire, docteur ès sciences en physique, ancien membre du Comité Scientifique de l’Institut de Protection et de Sûreté Nucléaire .
Par un collectif de chercheurs


14/10/2013 - Libération - Tribune - EXTRAIT

Robert BADINTER, Ancien garde des Sceaux, ancien président du Conseil constitutionnel
Jean-Pierre CHEVENEMENT Ancien ministre de la Recherche et de la Technologie, Ancien ministre de la Recherche et de l’Industrie, Ancien ministre de l’Education nationale
Alain JUPPÉ, Ancien Premier ministre
Michel ROCARD, Ancien Premier ministre

La France a besoin de scientifiques techniciens

Nous assistons à une évolution inquiétante des relations entre la société française et les sciences et techniques. Des minorités constituées autour d’un rejet de celles-ci tentent d’imposer peu à peu leur loi et d’interdire progressivement tout débat sérieux et toute expression publique des scientifiques qui ne partagent pas leurs opinions. L’impossibilité de tenir un débat public libre sur le site de stockage des déchets de Cigéo (site souterrain de stockage des déchets hautement radioactifs proposé par l’Andra) est l’exemple le plus récent de cette atmosphère et de ces pratiques d’intimidation, qui spéculent sur la faiblesse des pouvoirs publics et des élus.
De plus en plus de scientifiques sont pris à partie personnellement s’ils osent aborder publiquement et de façon non idéologique, des questions portant sur les OGM, les ondes électromagnétiques, les nanotechnologies, le nucléaire, le gaz de schiste. Il devient difficile de recruter des étudiants dans les disciplines concernées (physique, biologie, chimie, géologie). Les organismes de recherches ont ainsi été conduits à donner une forte priorité aux études portant sur les risques, même ténus, de telle ou telle technique, mettant ainsi à mal leur potentiel de compréhension et d’innovation. Or, c’est bien la science et la technologie qui, à travers la mise au point de nouveaux procédés et dispositifs, sont de nature à améliorer les conditions de vie des hommes et de protéger l’environnement.
(...) Nous appelons donc solennellement les médias et les femmes et hommes politiques à exiger que les débats publics vraiment ouverts et contradictoires puissent avoir lieu sans être entravés par des minorités bruyantes et, parfois provocantes, voire violentes. Il est indispensable que les scientifiques et ingénieurs puissent s’exprimer et être écoutés dans leur rôle d’expertise. L’existence même de la démocratie est menacée si elle n’est plus capable d’entendre des expertises, même contraires à la pensée dominante.



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