(Voir dans le Monde du 11/04 l'interview de Pascal Colombani, nouvel administrateur général du CEA,disant de ce dernier : "Il est en proie à de très fortes interrogations liées à l'avenir de l'électronucléaire civil". Si même le CEA se met à douter ... !)
LA SITUATION DU NUCLEAIRE :
Pour les déchets à haute activité ou/et à vie longue (auxquels on se limitera ici), le nucléaire doit trouver assez vite un moyen d'évacuer les déchets issus du retraitement des combustibles usés (ou même directement ces combustibles usés eux-mêmes) et donc trouver pour cela une "solution" acceptable qui ne lui coûte pas trop cher. Comme dit la Commission Nationale d'Evaluation : <<L'ensemble doit constituer une position équitable vis-à-vis des populations présentes et futures et maintenir des coûts qui assurent la compétitivité de l'industrie nucléaire>>.
Dans l'esprit des nucléocrates, il s'agit en effet d'intégrer plusieurs données, dont certaines se sont faites plus pressantes ces derniers temps :
- La donnée économique nouvelle issue de l'acceptation (grâce à l'abstention bienveillante du PC) de la directive européenne sur la libéralisation du marché de l'électricité (quand P. Colombani parle d'une nécessaire évolution, il ajoute : <<Cette évolution intégrera la mutation provoquée par l'ouverture à la concurrence du marché européen de l'electricité, et bientôt de celui du gaz ... Le nucléaire aura toujours sa place <du moins il essaiera de la défendre !, Ndlr> mais c'en est fini du tout nucléaire.>>)
- La donnée technologique (mais aussi politique) de l'échec de la filière du plutonium (Superphénix) (cf P. Colombani : "L'abandon de la filière rapide a été un coup dur", d'autant que cet abandon, devenu économiquement nécessaire, était aussi celui d'un véritable mythe entretenu depuis des décennies, le mythe du cycle parfaitement fermé du combustible, qui a permis d'occulter longtemps la question des déchets produits par le retraitement lui-même)
- La conséquence, technologique aussi : malgré les efforts de nos gouvernants pour essayer de généraliser et d'internationaliser une filière Mox, il semble dérisoire de vouloir justifier par là de continuer à extraire le plutonium par retraitement quand on sait que le combustible Mox lui-même n'est pas retraitable dans des conditions économiquement acceptables pour EDF, et se trouve rangé d'office dans le tiers de combustibles environ qu'elle renonce à faire retraiter ! Le recyclage intégral (qui est déjà en soi une escroquerie intellectuelle bonne pour la pub de la COGEMA) devient ici un monorecyclage !
- Conséquence nécessaire de ce qui précède, il faut bien en arriver au stockage dit direct des combustibles usés, avec ses problèmes spécifiques de sécurité : il faut éviter que la migration du plutonium ne lui permette d'atteindre la masse critique permettant de déclenchement d'une réaction en chaîne. Voir là-dessus ce que dit la CNE du rapport Mandil-Vesseron : <<Les scenarii se distinguent en fonction des réponses aux questions-clés suivantes :
° une quantité notable de plutonium est-elle admissible dans le stockage géologique ?
° des réacteurs à neutrons rapides peuvent-ils être utilisés pour produire de l'énergie ?
° Le plutonium est-il, ou non, recyclé ?
On ne connaît pas la réponse des auteurs, puisque le rapport a été mis au pilon (voir note de bas de page) par le ministère de l'environnement qui l'avait commandé et qui s'est laissé persuader qu'il fallait le détruire par des nucléocrates effrayés de sa façon de poser trop crûment les questions.
En tout cas, ces questions ont trouvé dans les faits mêmes un début de réponse :
Question n° 2 : elle est maintenant tranchée avec l'abandon de Superphénix
Question n° 3 : on en est, avec le Mox, à une réponse ni oui ni non qui n'en est donc pas une. Question n° 1 : c'est, pour nos gouvernants et les nucléocrates en général, la question à ne surtout pas poser parce que la réponse est évidemment non. Cela vient encore d'être confirmé par la découverte toute récente de la formation possible de PUO3, avec un degré jusqu'ici inconnu d'oxydation du plutonium qui le rend plus facilement transportable par l'eau (voir article de Science et Vie dans le Sommaire de l'Accueil). L'enfouissement est donc une solution qui se révèle de moins en moins adaptée.
- A ces données économiques et techniques s'en ajoute une autre qui est évidemment qu'on arrivera un jour ou l'autre à saturation avec les solutions d'entreposage actuelles, par définition temporaires, à Marcoule et à la Hague (il n'est pas question ici du Centre de STOCKAGE de la Manche et de ses problèmes, puisqu'au CSM, il s'agit - en théorie du moins, comme à Soulaines - d'une problématique différente qui est celle des déchets autres -ou prétendument autres - que les déchets à haute activité et/ou à vie longue). Ces capacités d'entreposage se saturent d'autant plus vite que pour des raisons commerciales, malgré la loi, la COGEMA ne fixe pas de délais impératifs à ses clients étrangers pour le rapatriement des déchets issus du retraitement de leurs combustibles usés et fait des péréquations commodes activité-volume pour les rares convois de retours (en augmentant le volume de ce qui reste sur place).
- Par ailleurs, arrive le moment où il faudrait commencer, si on s'en tenait à la durée de vie prévue des réacteurs, à démanteler les premiers construits (en plus de Brennilis, remontant à une filière antérieure à celle des réacteurs à eau pressurisée) et ensuite les autres à un rythme assez rapide compte tenu de la façon dont se sont succédé les constructions. Nouvelles contraintes, à la fois technologiques (encore une masse de déchets à gérer) et économiques (EDF ayant fait des provisions insuffisantes dont une part n'est d'ailleurs pas mobilisable, sauf cession des actifs qu'elle a servi à acquérir, ce qui ruinerait tous les efforts d'EDF pour se placer - à l'étranger en particulier - dans le contexte de concurrence actuel !)
- Plus l'investissement énorme à faire dans une génération de réacteurs de remplacement et pour lequel il faudrait s'associer à des privés étrangers (comme Siemens) qui dans le contexte actuel, hésitent manifestement à placer leurs billes dans le nucléaire (voir les mésaventures du réacteur EPR, voir le retrait d'Alcatel du capital de Framatome qui a cédé ses parts au CEA, c'est à dire en fait à l'Etat français : privatisation des bénéfices, collectivisation des pertes, comme toujours!).
Manifestement de ce point de vue, le moral n'y est plus ("les industriels recherchent les énergies les plus compétitives" dit P. Colombani - juste après "C'en est fini du tout nucléaire, comme en son temps du tout pétrole" - et l'article continue "Aussi le CEA entend-il porter ses efforts sur <<la recherche d'un kilowatt/heure produit le moins cher possible, ce qui passe entre autres par l'allongement de la durée de vie des réacteurs>> (et par la solution la moins coûteuse pour la gestion des combustibles usés et/ou déchets issus du retraitement, bien sûr. Pour le moment l'EPR est abandonné. Et on en est chez les nucléocrates à essayer de se donner du courage, comme quand P. Colombani dit : <<Le nucléaire a toujours de l'avenir.>> avec, aussitôt "Pour remotiver ses équipes, il vient de demander aux ingénieurs de Cadarache d'intensifier leur réflexion sur <<un réacteur innovant et propre>>, ce qui ne peut viser l'EPR et renvoie en fait à une Arlésienne commode pour préserver les rentes de situation du CEA.
En pratique, comme il le dit, on va user les réacteurs actuels jusqu'à la corde (ou jusqu'à ce quelle se rompe !). Indépendamment même de la question des déchets, le nucléaire nous mène tout droit à une catastrophe écologique majeure qui n'empêchera pas une catastrophe économique (auprès de laquelle les 60 milliards - d'après la cour des Comptes - engloutis en vain dans le seul Superphénix paraîtront dérisoires).
- Enfin, il y a la prise de conscience par un certain nombre de citoyens du fait qu'ils ont été roulés dans la farine, au moins au niveau du nucléaire, par tous les gouvernements successifs, ce qui pourrait bien les amener à se poser plus généralement des questions politiquement incorrectes (que nous ne poserons pas ici). Pour en rester au niveau du nucléaire, même le CEA doit reconnaître que "l'acceptabilité sociale" commence à poser des problèmes (<<Nous avons besoin de nous ouvrir, d'écouter ce que dit la société et surtoit de tenir compte du seuil d'acceptabilité du nucléaire par la population>> ou encore <<Le futur dépendra bien sûr de la sensibilité de la population au nucléaire. Actuellement, elle se mesure à son opposition lorsqu'un lieu est choisi pour installer un laboratoire charger de tester l'enfouissement des déchets radioactifs>>.
Et la population a raison car, comme le soulignait Jérôme Gellner, lors de la présentation toute récente du rapport annuel sur la sûreté nucléaire: "Il ne faut pas que l'accentuation de la concurrence, c'est-à-dire une pression économique croissante, se fasse au détriment de la sécurité".
C'est le problème des centrales, qu'on va donc user jusqu'à la corde, mais aussi des déchets, pour lesquels les nucléocrates essaient de se rabattre sur la solution la moins chère, mais aussi la plus dangereuse, celle de l'enfouissement !
(note) Lors d'une entrevue sous l'ancien gouvernement, on nous avait promis de nous l'envoyer, mais il semble avoir été soigneusement détruit. Pourtant certains exemplaires ont circulé (voir du côté de Libération). Si quelqu'un peut nous le procurer, je suis sûr d'y découvrir (même si - ou plutôt parce que - c'est un rapport de nucléocrates), un certain nombre de vérités qu'on a préféré taire.
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